Le plan était simple. Vous parler de Lithion, l’entreprise québécoise qui devait récupérer 95 % des matériaux d’une batterie, à Saint-Bruno-de-Montarville, avec General Motors comme partenaire et Investissement Québec dans le capital. Le maillon québécois de la filière.
Technologies Lithion a fait faillite le 3 septembre. KPMG a été nommé syndic. L’entreprise était sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers depuis le 28 octobre 2025.
Je ne l’ai pas lu dans les journaux. Je suis allé dans le dossier de la Cour supérieure, et c’est là que ça devient instructif.
Le rapport du contrôleur déposé le 27 octobre 2025 dit ceci : « Over $100 million has been invested in the Debtors’ business. » Plus de 100 millions de dollars. Investissement Québec figure parmi les créanciers garantis pour 4 459 925 $, General Motors Ventures pour 2 137 963 $. La dette totale au 31 août 2025 : 12 515 071 $.
Et l’inventaire. Six conteneurs, 95,6 tonnes de masse noire prêtes à vendre, valeur projetée d’environ 340 000 $. L’usine avait commencé à produire en juin 2024 et devait être mise en arrêt le 15 novembre 2025. Quarante-cinq employés restaient, après seize mises à pied en avril 2025.
Une usine annoncée à 20 000 tonnes par année avait 95,6 tonnes en stock.
Maintenant, le fameux 95 %. Je l’ai répété moi-même, alors je me corrige en même temps que vous.
Le procédé de Lithion comptait deux étapes. Un, le broyage, qui produit de la masse noire, un concentré. Deux, l’hydrométallurgie, qui transforme ce concentré en métaux de qualité batterie. C’est le procédé complet qui portait le 95 %.
La deuxième étape n’a jamais été construite. En juin 2024, l’entreprise écrivait elle-même que le site était encore « in site selection process ». On n’avait même pas choisi le terrain. Le 95 % n’a donc jamais été mesuré : c’était une projection d’ingénierie, du début à la fin.
Ce qui se récupère vraiment, ça se mesure ailleurs. Une équipe du Conseil national de recherches du Canada a publié en 2023 une étude sur le recyclage hydrométallurgique, avec un cas québécois. Nickel 92,4 %, cobalt 92,3 %, lithium 89,3 %. Et manganèse 30,1 %. Le manganèse, c’est le M de NMC, et personne n’en parle jamais.
La même étude donne un chiffre que je trouve encore plus honnête : les réactifs comptent pour 51 % des émissions du procédé de recyclage, le carbonate de sodium à lui seul pour 38,5 %. Autrement dit, même alimenté à l’hydroélectricité, le recyclage reste suspendu à une industrie chimique lourde.
L’Europe, maintenant, parce que c’est là qu’on trouve l’aveu le plus net. La Commission européenne a publié le 11 septembre dernier son évaluation des cibles de recyclage. Elle y écrit que le graphite et les solvants sont comptés dans ce qui entre à l’usine mais « in practise not yet recycled at a sufficiently high rate », et qu’à la fin de 2025 « very few recyclers were able to recover lithium from batteries ».
Sa solution : un règlement délégué autorise les recycleurs à retirer le graphite, les solvants et l’oxygène du calcul jusqu’au 31 décembre 2029. L’Europe atteint sa cible de 65 % en sortant le graphite de l’équation. Le graphite, c’est un tiers de la masse des cellules.
Au Canada, il n’y a rien du tout. RECYC-QUÉBEC l’écrit sur sa propre page : « Toutes les batteries de véhicules routiers sont exclues de la réglementation. » Aucune loi, ici, n’oblige qui que ce soit à recycler une batterie de véhicule électrique. Il existe un programme volontaire, lancé le 28 juin 2023 par l’industrie. Trois ans plus tard, il n’a publié ni tonnage, ni nombre de batteries, ni objectif chiffré.
Et Lithion n’est pas un cas isolé. Li-Cycle est passé à Glencore en août 2025. Ascend Elements a été liquidée cette année. Redwood Materials a mis à pied 10 % de son personnel en avril et s’est réorienté vers le stockage d’énergie. Lithion a fait faillite en septembre. Quatre en dix-huit mois.
La raison, l’Agence internationale de l’énergie l’a écrite en mai : la capacité de recyclage dépasse largement la matière disponible dans le monde, et le recyclage restera dominé par les rebuts d’usine jusqu’à ce que les batteries en fin de vie prennent le dessus, au milieu des années 2030.
C’est ça, le vrai problème. Ce n’est pas que le recyclage ne marche pas. C’est qu’on a bâti les usines quinze ans avant les clients. Les batteries qu’elles attendent sont encore en train de rouler sur l’autoroute 40.
Je finis sur ce qui donne de l’espoir, parce qu’il y en a. La batterie d’auto au plomb, celle qui fait démarrer votre moteur, se recycle à 97,7 % aux États-Unis sur la période 2020-2024. Le chiffre vient de l’association des fabricants, alors prenez-le pour ce qu’il est. Mais l’ordre de grandeur est réel, et il a pris un siècle : une seule chimie stable, un métal qui vaut cher, une consigne obligatoire et un réseau de collecte bâti sur des décennies.
Le lithium-ion n’a aucune des quatre. Pas encore.
Samedi, la sixième et dernière partie : le pétrole.
Votre avis? Est-ce qu’on devrait obliger le recyclage par règlement, comme l’Europe, ou laisser le marché s’organiser?
Sources : KPMG inc., syndic, dossier Technologies Lithion, Cour supérieure du Québec · rapport préalable au dépôt du contrôleur, 27 octobre 2025 · Lithion Technologies, communiqué du 3 juin 2024 · Gonzales-Calienes, Kannangara et Bensebaa, Conseil national de recherches du Canada, revue Batteries 9(7):375, 2023 · Commission européenne, rapport au Parlement et au Conseil, 11 septembre 2026 · règlement délégué (UE) 2025/606 · RECYC-QUÉBEC, page Piles et batteries · Appel à Recycler Canada, 28 juin 2023 · Agence internationale de l’énergie, Global EV Outlook 2026 · Battery Council International, 6 août 2026
